 INTRODUCTION 20 ans d'affirmation théâtrale
LORSQUE l’Association des théâtres francophones du Canada (ATFC) voit le jour en 1984 (sous le nom d’Association nationale des théâtres francophones hors Québec), le paysage théâtral franco-canadien est passablement différent de ce qu’il est aujourd’hui. Sur les 14 compagnies membres de l’Association, cinq n’ont pas encore été mises au monde. La Troupe du Jour (1990), le Théâtre la Catapulte (1993), le Théâtre la Tangente (1996), puis Moncton Sable (1997) viennent s’ajouter plus tardivement aux structures en place, tandis que l’UniThéâtre naîtra (en 1992) de la fusion des deux compagnies présentes à Edmonton, le Théâtre français d’Edmonton et la Boîte à Popicos.
Parmi les autres compagnies, plusieurs n’ont pas encore adopté le nom qu’on leur connaît aujourd’hui. Ainsi le Théâtre français de Toronto (TfT) est encore le Théâtre du P’tit Bonheur, le Théâtre du Trillium est le Théâtre d’la Corvée et la Compagnie Vox Théâtre, le Théâtre du Cabano. Mais, surtout, ces compagnies sont loin d’avoir dans la plupart des cas la forme et l’envergure qu’elles ont épousées depuis. Bon nombre d’entre elles sont organisées sur le mode de troupes – voire, dans le cas du Théâtre l’Escaouette, sur le mode de coopérative – et font une grande place au collectif. Elles sont également jeunes et se voient contraintes d’opérer avec des moyens minimes. Enfin, elles disposent rarement d’infrastructures et se produisent principalement en tournée. Seules quelques-unes, comme le Cercle Molière, le Théâtre français de Toronto, le Théâtre du Nouvel-Ontario ou le Théâtre populaire d’Acadie, de fondation plus ancienne, sont déjà un peu mieux structurées mais elles ne jouissent pas alors des ressources, du savoir-faire et de la réputation sur lesquels elles peuvent s’appuyer aujourd’hui.
On peut donc voir qu’il y a eu en 20 ans une transformation majeure de l’activité théâtrale francophone au pays, qui s’est accomplie à pratiquement tous les plans : au plan des structures – et des infrastructures –, au plan de la création, au plan de la diffusion et du développement de public, au plan de la reconnaissance, etc. En même temps, et c’est ce qui est également remarquable, on constate que ce développement s’est effectué autour de ce qui existait déjà, en remodelant parfois mais non en détruisant les structures bâties au cours des décennies précédentes.
Ainsi, hors la fusion des compagnies d’Edmonton et l’aventure assez courte de la Compagnie Viola Léger qui n’aura duré que quelques années, on n’a vu depuis 1984 aucune compagnie fermer ses portes. Et pourtant, les 20 dernières années n’ont pas été exemptes de turbulences. Sans compter les difficultés rencontrées occasionnellement par les unes ou les autres, nos compagnies ont été soumises, comme d’ailleurs leurs consœurs québécoises ou anglophones, à de multiples pressions résultant de changements de gouvernement, de changements de politiques, de coupures budgétaires, de coupures de programmes... Toutes ont dû s’adapter aussi à de nouveaux modes d’opération, de nouveaux publics, de nouveaux environnements communautaires, etc.
L’ATFC n’a pas été bien sûr le seul atout des compagnies au cours de ces deux dernières décennies. Les compagnies ont été les premières artisanes de leur développement, avec la contribution souvent exigeante de leurs directions, leurs équipes artistiques, leurs conseils d’administration et leurs bénévoles. Dans toutes les régions, elles ont travaillé d’arrache-pied pour créer et produire des spectacles de qualité, développer leur public, s’ancrer dans leurs communautés et convaincre les partenaires institutionnels ou privés de les appuyer.
On peut néanmoins penser que l’ATFC a été, dans le contexte, un point d’appui important. L’Association a d’abord assuré aux compagnies un lieu de rencontre, un forum national, où elles pouvaient partager leurs préoccupations et sortir de leur isolement. Elle leur a aussi assuré une voix forte auprès de certains interlocuteurs clés, sur la scène fédérale notamment. Enfin, elle leur a établi des ponts, ouvert des échanges, créé des occasions de visibilité – comme le Festival du théâtre des régions – qui leur assurent aujourd’hui une place à part entière sur la scène théâtrale canadienne.
D’une certaine façon, on peut dire que l’ATFC a ainsi permis au théâtre franco-canadien de sortir de la marginalité et d’obtenir les manifestations d’appui et de reconnaissance dont il avait besoin pour se propulser encore plus loin. Ce 20e anniversaire vient éloquemment le souligner, non seulement à travers les réalisations de l’Association mais aussi, et surtout, à travers le dynamisme et la vitalité qui animent l’ensemble de nos compagnies.
Longue vie donc à l’ATFC en même temps qu’aux compagnies et aux artisans qu’elles regroupent, grâce à qui il existe et se poursuit à travers le Canada français une activité théâtrale remarquable.
Guy Mignault
président de l’ATFC
Alain Doom
premier directeur général de l’ATFC
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