À propos de l'avenir des programmes d'aide ou de développement organisationnel accessibles aux organismes culturels et artistiques du pays.
Tout d’abord, que les lecteurs qui nous suivent de façon assidue nous excusent de les entretenir à nouveau de financement. Il y a un je-ne-sais-quoi dans l’air du temps qui nous amène à parler et à reparler de nos soucis sur ce plan depuis déjà quelques éditions consécutives de ce bulletin... À titre d’exemple, dans notre parution d’avril dernier nous disions que la façon concrète avec laquelle le récent budget fédéral allait se décliner ne serait perceptible qu’au cours des mois suivants. Nous sommes passé la mi-juin et nous commençons à peine à comprendre la pointe du début du commencement de certains éléments qui le composent. Nous en aurons encore d’ailleurs pour quelques mois à accumuler les découvertes. Cependant, et c’est ce qui étonnera sans doute le lecteur, nos inquiétudes actuelles proviennent de communications récemment effectuées par une société d’État qui n’a subi aucune coupure le 29 mars dernier et d’un Conseil des Arts provincial.
L’avenir des programmes d’aide ou de développement organisationnel accessibles aux organismes culturels du pays semble ainsi bien nébuleux, sombre et fort tristounet en ce début d’été 2012. Deux annonces effectuées coup sur coup à la fin mai, tant par le Conseil des Arts du Canada que par le Conseil des Arts de l’Ontario, soulèvent un très important lot de questions. Ces annonces nous amènent d’ailleurs à craindre de voir s’effriter sous peu des appuis qui permettent depuis plusieurs années déjà de structurer l’avenir d’organismes de toutes tailles de notre secteur. Nous ne voulons pas être prophète de malheur, mais il nous semble qu’il y a suffisamment de fumée pour suspecter la présence d’un feu. La quasi-simultanéité de ces annonces, faites à quelques jours d’intervalle seulement, ne nous semble pas non plus un bon signe, comme si, dans l’air du temps, on s’accordait pour considérer que l’aide et le développement organisationnel sont, après tout, des éléments plus ou moins essentiels à notre milieu.
Tout d’abord, le 24 mai, on nous a annoncé que La Brigade Volante du Conseil des Arts du Canada allait voir son concours d’octobre 2012 être suspendu pour permettre au programme de subir un examen exhaustif. Cette annonce vient éclairer une partie d’un communiqué que les organismes comme le nôtre ont reçu de la part du CAC quelque vingt minutes après la fin du dépôt du récent budget fédéral. Le président du CAC, Robert Sirman, y déclarait : « La décision du gouvernement de maintenir le financement du Conseil nous donne l'occasion de prendre, de notre propre chef, des mesures qui génèreront des économies que nous pourrons réinvestir dans le secteur artistique professionnel. Cela nous permettra aussi de nous assurer que nos programmes demeurent pertinents, rentables et adaptés aux besoins en constante évolution de la communauté. Au cours des trois prochaines années, nous mettrons en œuvre un certain nombres de changements déjà en cours d'élaboration, notamment la réduction des coûts de nos locaux, la simplification de nos processus opérationnels et le rajustement de nos programmes. » Déjà, dans l’édition de mars de ce bulletin, l’ATFC s’inquiétait de la teneur réelle de ce communiqué. Sur un autre plan, mentionnons que quelques mois auparavant, elle apprenait que La Brigade Volante pourrait écoper en cas d’éventuelles coupures au 29 mars 2012, le Conseil disant alors préférer consolider certains programmes, particulièrement celui dédié à la tournée, qui peine à répondre à la demande depuis plusieurs années, plutôt que de couper un peu partout. Mais voilà, le Conseil n’a pas été coupé le 29 mars dernier !
Plus récemment, Robert Sirman déclarait : « Lorsque le programme de la Brigade volante a été créé en 1990, sa conception et ses intentions étaient innovatrices. Son impact sur le milieu s’est avéré très positif. Cependant, nous savons que le contexte dans lequel évoluent les organismes artistiques a changé. Cet examen nous donne l’occasion de concevoir une nouvelle version de ce programme qui tiendra compte des connaissances que nous en avons tirées et de ses plus grandes réussites. Notre objectif consiste à faire bénéficier le secteur artistique d’une démarche bien intégrée au soutien organisationnel. Notre situation financière étant stable pour les trois prochaines années, nous pouvons poursuivre cet examen dans le cadre de notre processus continu visant à nous assurer que nos programmes continuent d’être pertinents, efficients et adaptés aux besoins changeants exprimés par la communauté. Nous entrons dans une nouvelle ère: l'économie fait du sur place, notre population vieillit et se diversifie, le secteur des arts ne cesse de croître et le financement public des arts n'augmente pas. Cela génère des tensions qui atteignent aujourd'hui un niveau critique. Nous croyons que le modèle avec lequel nous avons opéré pendant 55 ans au Conseil des arts du Canada – et ailleurs en Amérique du Nord – touche aujourd'hui à sa fin a déclaré M. Sirman. La transition dont nous avons besoin doit signaler une discontinuité avec les pratiques du passé, une rupture – une dimension critique de l'innovation » précisait M. Sirman».
Si les dires de Robert Sirman semblent rassurants, sur le site Internet du Conseil, à la page même de La Brigade Volante, sous le titre Quelques questions que vous pourriez vous poser, le ton nous apparait toutefois l’être beaucoup moins :
1. Le Conseil entend-il suspendre le programme de façon permanente?
Cette suspension temporaire ne vise qu’un cycle de concours seulement, et ce, afin que le Conseil puisse se concentrer adéquatement sur le processus d’examen. Aucune décision ne sera prise concernant l’avenir du programme, avant que l’examen ne soit terminé.
2. Pourrons-nous toujours consulter les coordonnateurs de la Brigade Volante, une fois l’examen en cours ?
Les coordonnateurs de la Brigade Volante continueront à gérer le programme dans le cadre de ses fonctions actuelles jusqu’au 31 août 2012. Après cette date, ils ne pourront plus offrir de consultations dans le cadre du programme de la Brigade Volante.
3. Quand comptez-vous communiquer les résultats de l’examen?
Nous prévoyons terminer l’examen vers la fin de 2012 et espérons en communiquer les résultats d’ici le printemps 2013.
Il est, bien sûr, à-propos d’attendre et de voir quels seront les résultats de cet examen avant de déchirer nos tuniques sur la place publique. Toutefois, on peut s’étonner un brin du ton légèrement catégorique de la page Internet de La Brigade Volante et du fait que l’évaluation du programme passe par l’annulation d’un concours. Après tout, des programmes ont déjà été évalués dans l’histoire de notre milieu sans qu’on ne procède de cette façon; c’est ce qui étonne et inquiète ici, tout comme le fait qu’on ne sache ni de quelle façon cette évaluation sera effectuée, ni en quoi elle consiste exactement, ni par qui elle sera faite, ni même si des organismes représentant le milieu seront consultés. Par ailleurs, l’ATFC a récemment appris que le contrat de la coordonnatrice de ce programme pour les organismes francophones ne serait pas renouvelé après le 31 aout.
Deux options sembleraient actuellement sur la table, soit que la Brigade soit complètement coupée, soit qu’elle soit dorénavant gérée par les agents réguliers des différentes disciplines représentées au Conseil des Arts du Canada. Ce qui inquiète avec cette seconde option, c’est qu’il est généralement beaucoup plus aisé pour un organisme de discuter de ses problématiques opérationnelles, dans le but d’y trouver une solution, avec la coordonnatrice d’un programme qui se définit par sa neutralité qu’avec un agent qui, malgré sa bonne volonté, a aussi comme tâche de discuter artistique et rendement, tant avec les compagnies qu’avec les jurys de pairs engagés par le conseil.
À travers les années, le programme La Brigade Volante a permis à la plupart des quatorze compagnies de l’ATFC de bénéficier de mentorats de tous ordres : que ce soit au plan de la gestion administrative, de l’amélioration de leurs politiques internes ou de leurs outils de gestion, de la tournée - régionale, provinciale, ou internationale-, ou encore en ce qui regarde l’entretien de leurs équipements techniques. Elle a, par ailleurs, été l’occasion pour certaines compagnies d’être accompagnées à travers tout le processus de planification stratégique menant soit à l’établissement d’un plan directeur s’étalant sur plusieurs années, soit à une demande de financement pluriannuel. D’autres théâtres ont pu en profiter pour établir le processus menant à la succession de leur direction artistique, ou pour permettre à leur conseil d’administration d’obtenir des compétences en collecte de fonds. De même, des compagnies ont pu en tirer profit afin d’obtenir un appui en ce qui regarde la promotion, le développement de public et de marché, ou encore la restructuration organisationnelle de leur équipe alors qu’elles obtenaient la gestion d’une salle ou d’une infrastructure théâtrale. La beauté du programme La Brigade Volante comme on le connait actuellement, c’est que son soutien peut se modeler aux besoins de ceux qui sollicitent son appui. Il peut également solutionner des crises qui pourraient être absolument néfastes sur l’avenir des regroupements qui en sont victimes. Son importance réside également dans le fait qu’il permet aux organismes de bénéficier de façon ponctuelle d’expertises pointues dans des domaines particuliers, des expertises qui ne sont pas nécessairement détenues par les directions de ces organismes.
En ce qui regarde le Conseil des Arts de l’Ontario, la situation, à défaut d’être plus réjouissante, est plus claire. Comme on le sait, l’économie de la province fait face à un certain nombre de défis. Si des annonces ont d’ailleurs été récemment effectuées par le CAO (notamment en ce qui regarde son programme de tournée), notre objectif ici est de ne traiter que du programme Compas, grosso modo le frère jumeau de La Brigade Volante. Ce programme qui, aux dires mêmes du CAO, « favorise à long terme la santé et la durabilité des organismes artistiques de la province » a récemment été coupé de 50 %, passant d’une enveloppe annuelle de 550 000 $ à 275 000 $, comme on nous l’a annoncé dans une lettre datée du 15 mai. Ce qui équivaut, on en conviendra, à fragiliser les dites santé et durabilité des organismes artistiques de la province.
Tout ceci est inquiétant. Particulièrement quand on sait qu’un des principaux besoins de notre secteur est de pouvoir mieux se structurer et ce, selon divers vecteurs. Si les programmes permettant de répondre aux besoins de structuration sont ainsi affectés, la santé organisationnelle de notre milieu en souffrira et, par là, l’ensemble de ses actions. L’importance de ces programmes réside notamment dans le fait qu’ils permettent aux organismes de bénéficier de façon ponctuelle d’expertises pointues dans des domaines particuliers, des expertises que leurs directions ne possèdent pas nécessairement d’emblée.
S’il est, pour l’instant, trop tard pour le programme Compas, du CAO, l’ATFC demande à ses partenaires du Conseil des Arts du Canada d’être très prudents avec les décisions qu’ils s’apprêtent à prendre. Selon le site Internet du CAC, entre le 1er avril 2010 et le 31 mars 2011, pas moins de cinquante-trois organismes de théâtre, toutes langues confondues, et de partout au pays, ont fait appel à la Brigade volante. Ils ont reçu tout près d’un total de 270 000 $. C’est dire les besoins du milieu, considérant qu’un organisme ne peut toucher qu’un maximum de 10 000$ à l’intérieur de ce programme. C’est dire les conséquences si on décidait d’aller plus loin que la seule révision de ce dernier.
Alain Jean, directeur général
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