Message 2014: Mélanie Léger, traduction Chantal Bilodeau

Journée mondiale du théâtre 2014 - 27 mars

Message canadien par Mélanie Léger, traduction de Chantal Bilodeau

Les dinosaures ne connaissaient pas le théâtre. C’est pourquoi ils ont été exterminés de la surface de la Terre.

Les dinosaures n’avaient pas les moyens de s’expliquer, ni de comprendre les changements de la planète. Ils n’inventaient pas de jeux et ne savaient pas rire. D’ailleurs, ils ne reconnaissaient pas les différences entre eux et refusaient en général de collaborer avec les autres. Peut-être rêvaient-ils? Mais ils n’avaient pas les moyens de partager leurs rêves. Ils vivaient seuls et tristes, et c’est pourquoi ils n’ont pas pu survivre comme espèce. C’était la période jurassique… Avant le théâtre.

Au Canada, le théâtre n’est pas encore menacé d’extinction, mais il doit lui aussi s’adapter à toutes sortes de changements. Nous pouvons penser, par exemple, aux pressions d’un gouvernement fédéral qui s’intéresse presque exclusivement aux fossiles bitumineux. Heureusement (et contrairement aux dinosaures et à ses dérivés), le théâtre célèbre les différences et la collaboration. Il nous rappelle que nous vivons en communauté et que nous ne pouvons exister seul. Il nous plonge dans les eaux les plus profondes de l’expérience humaine. Tel un pont, une route d’espoir, il nous permet de continuer vers l’avant, pour ne pas disparaître. Ensemble, nous traversons le temps et nous échappons au « dino-sort ».

En Amérique, le théâtre occidental est arrivé sournoisement. Il servait à convertir les autochtones au catholicisme. Plus près de moi, en Acadie, Le théâtre de Neptune en la Nouvelle-France, de Marc Lescarbot, montrait la convivialité entre les Mi'kmaq et les premiers colons français. La pièce visait à divertir les colons et à leur donner du courage pour affronter les premiers hivers. Peu à peu, partout dans les Amériques, les peuples se sont approprié le théâtre pour affirmer leur existence et comme moyen d’émancipation.

Aujourd’hui, j’honore ceux qui font du théâtre un espace de rigueur et de liberté. Je remercie ceux qui nourrissent ma passion d’artiste et de spectatrice. Car, ne sommes-nous pas tous, d’abord et avant tout, spectatrice/spectateur... Merci aux producteurs de culture, la nourriture de l’âme que cherchèrent les dinosaures, sans jamais la trouver.

J’ai une pensée particulière pour la première personne qui m’a amenée au théâtre, quel beau cadeau! On raconte que je suis restée debout durant toute la représentation, la bouche ouverte… J’avais deux ans.

Il y a quelques années, j’ai rencontré l’artiste de théâtre uruguayen, Gabriel Calderón. Considéré « l’enfant terrible » du théâtre en Uruguay, je le questionnais sur son rapport à la provocation, étiquette collée à son travail. Il m’a demandé : « Qu’est-ce qui est mieux? Que les spectateurs soient d’accord, ou non? » Calderón était heureux de sentir qu’il provoquait une certaine discorde chez les spectateurs. Il voulait me dire que le théâtre n’est pas un lieu de consensus. Nous n’allons pas au théâtre « pour être d’accord », nous y allons pour vivre une expérience esthétique personnelle. Le philosophe français Jacques Rancière défend l’idée selon laquelle le spectateur n’est pas captif de l’intention de l’artiste. Le théâtre devrait inciter les gens à penser différemment les uns des autres. Il nous ouvre au pouvoir d’interprétation et à plus de liberté. Il participe à l’exercice démocratique.

Le théâtre, c’est aussi apprendre à regarder. Regarder, c’est un verbe actif. Avec lui, nous nous exerçons à croire à l’invisible. Le théâtre sort alors des salles noires où nous le visitons pour se mettre à voyager avec nous. Nous imaginons des dinosaures surgir tout à coup derrière les montagnes. Notre regard devine des chorégraphies dans les aléas de la vie urbaine. Même le vent dans les branches semble vouloir nous murmurer quelque chose.  

J’aime le théâtre parce qu’il m’éloigne de la caverne de la solitude. Il me rappelle combien j’ai besoin des autres.

Si le théâtre était un dinosaure, il serait un Diplodocus. Son long cou lui permettrait de voir plus loin que l’horizon imaginable (il verrait alors les dangers arriver et éviterait l’extinction). Sa masse énorme ferait vibrer le sol sous ses pas, forçant toute la matière à se réorganiser après son passage. Le Diplodocus dérange, mais il ne veut de mal à personne… C’est une grosse bête herbivore qu’on ne prend pas pour une menace, mais attention à celui qui l’attaque. Sa grande queue, qui semble toujours trainer en arrière, a de quoi assommer un Tyrannosaure rex.

Aujourd’hui, je nous souhaite à tous/toutes, spectateurs, créateurs et travailleurs culturels, le goût du risque. L’envie de traverser un pont inconnu ou de plonger dans une eau obscure. Ne jamais laisser rien, ni personne, fossiliser nos rêves. Je souhaite au théâtre de continuer de nous transformer, la seule manière de poursuivre l’expérience humaine.

Merci aux dinosaures pour cette leçon. Merci à nous.

 

Moncton, le 11 janvier 2014

 

 


 

World Theatre Day 2014  - March 27

Canadian Message by Mélanie Léger, translated by Chantal Bilodeau

Dinosaurs never had theatre. That’s why they were exterminated from the surface of the Earth.

Dinosaurs never had the means to explain or to comprehend planetary changes. They never invented games or learned how to laugh. In fact, they were not even aware of their differences and generally refused to collaborate. Perhaps they had dreams? But they had no means to share those dreams. They lived sad and alone, and that’s why they didn’t survive as a species. But that was the Jurassic period… Before theatre.

In Canada, theatre is not on the verge of extinction yet, but like dinosaurs, it has to adapt to all kinds of changes. Like for example, to the pressures of a federal government interested almost exclusively in fossil fuels. Luckily (and unlike dinosaurs and their derivatives), theatre celebrates differences and collaboration. It reminds us that we live in communities and cannot exist alone. It plunges us in the deepest waters of the human experience. Like a bridge, a path paved with hope, it allows us to keep moving forward so we don’t disappear. Together, we stand the test of time and escape the dinosaurs’ fate.

Western theatre snuck up on America. Its original purpose was to convert First Peoples to Catholicism. Closer to me, in Acadia, Le théâtre de Neptune en la Nouvelle-France by Marc Lescarbot depicted the conviviality between Mi’kmaq and the original French settlers. The play’s intent was to entertain settlers and give them the courage to face their first winters. Little by little, all through the Americas, people appropriated theatre to affirm their existence and to emancipate themselves.

Today I honour people who make theatre a place of rigour and freedom. I thank all those who feed my passion as an artist and spectator for are we all not, first and foremost, spectators?... Thank you to the producers of culture, this essential food for the soul that dinosaurs craved but could never find.

I have special affection for the first person who brought me to the theatre – what a beautiful gift that was! The story is that I stood with my mouth open during the entire performance… I was two years old.

A few years ago, I met Uruguayan theatre artist Gabriel Calderón. He is considered the “enfant terrible” of theatre in Uruguay. I asked him about his views on provocation, a label often attributed to his work. He said: “What’s better? For spectators to agree or disagree?” Calderón was happy to see he was provoking discord among the audience. He was trying to tell me that theatre is not a place of consensus. We don’t go to the theatre to “agree,” we go to have a personal aesthetic experience. French philosopher Jacques Rancière argues that spectators are not captives of the artist’s intention. Theatre should encourage people to think independently. It opens us up to the power of interpretation and to a greater freedom. It is part of the democratic exercise.

Going to the theatre also teaches us to look. To look is an active verb. Through it, we practice believing in the invisible. Theatre then comes out of the dark rooms where we encounter it and starts to travel with us. All of a sudden, we see dinosaurs appear behind mountains. Our eyes turn the ebbs and flow of urban life into choreographed dances. Even the wind whispering through the branches seems to speak to us.   

I love theatre because it keeps me away from the dark cave of solitude. It reminds me how much I need other people.

If theatre were a dinosaur, it would be a Diplodocus. Its long neck would allow him to see beyond the known horizon (it would then see the impending dangers and escape extinction). Its huge bulk would rock the ground under its feet, forcing all matter to reorganize itself after its passage. The Diplodocus unsettles, but has no ill intentions… It’s a great herbivorous beast, hardly threatening, but predators be warned! Its long tail, which always seems to be trailing behind, is powerful enough to knock out Tyrannosaur Rex.

My wish for all of us today – spectators, creators and cultural workers – is that we continue to develop a taste for risk. That we feel the urge to cross an unknown bridge or dive into dark waters. We can’t let anyone or anything fossilize our dreams. My wish is that theatre continues to transform us because it’s the only way to pursue the human adventure.

I thank the dinosaurs for this lesson. I thank us.

 

Moncton, January 11, 2014


Télécharger le message canadien en format pdf
Télécharger Télécharger le message canadien en format pdfTélécharger 
Télécharger les biographies de Mélanie Léger et Chantal Bilodeau
Télécharger Télécharger les biographies de Mélanie Léger et Chantal BilodeauTélécharger

Liens utiles
Connexion
Copyright © 2014 Association des théâtres francophones du Canada | Droits et aspects légaux
Conception graphique & production web : Existo Communications & Sociotechnologies